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Le cave


C’était l’année de mes 24 ans, malgré cet âge encore jeune j’avais déjà pas mal bourlingué, le petit crétin tombé à 19 ans comme julot à cause de deux tapins toxico commençait à connaître le « métier »… j’étais en train de devenir un voyou professionnel, pas d’adresse officielle, pas de voiture « régulière » et des déménagements très fréquents pour ne pas laisser aux poulets le temps de me « loger ».

J’apprenais au fur et à mesure les règles d’un boulot qu’il vaut mieux bien faire si on ne veut pas passer sa vie en prison. Chaque copain qui tombait était une nouvelle leçon sur les conneries à éviter. Sans être paranoïaque, de toute façon je n’étais pas Mesrine et n’avais pas toutes les polices de France au cul, j’étais assez prudent. Je matais les gueules des gens dans la rue, changeais fréquemment d’itinéraire, prenais beaucoup de taxis que j’attrapais au vol, demandais aux chauffeurs étonnés de faire lentement le tour du pâté de maison avant de me poser devant chez moi histoire de repérer les éventuels poulagas en planque (à l’époque, y’avait un truc pour reconnaître les voitures banalisées de poulets… elles n’avaient pas d’appui-tête !)… Bon c’était pas une vie « cool » mais elle me plaisait. Le truc désagréable c’est que comme certains soirs je prenais énormément de coke, en phase de descente avec tout ce stress, je me tapais de sacrés flips…

Je me souviens de certains petits matins, complètement chargé de poudre, à l’heure des éboueurs qui est aussi celle des perquisitions, où je flippais comme un dingue dans l’appartement, écoutant le moindre craquement sur le palier, tous les sens aux aguets, persuadé que les poulets allaient débarquer d’un moment à l’autre pour me serrer. Je devais avoir l’air d’un sacré dingue, les yeux exorbités, les mâchoires crispées, à tourner comme un fauve en cage en m’arrêtant toutes les dix minutes pour coller l’ oreille contre la porte d’entrée afin d’écouter les bruits de la cage d’escalier… Il m’est plusieurs fois arrivé d’être tellement persuadé que les poulets s’apprêtaient à défoncer ma porte que j’ai balancé aux chiottes de belles quantités de poudre… j’ai souvent tiré la chasse sur des cinq mille euros ou plus… Ca te rend quand même bien dingue cette saloperie !

A cette époque j’ai eu une aventure avec une nana dont j’étais raide dingue depuis mes dix neuf ans. Je l’avais rencontrée à la fac, elle s’appelait Christine et avait cinq ou six ans de plus que moi… C’était une magnifique gonzesse, blonde avec un air slave et un corps… putain quel corps elle avait cette fille ! On avait copiné en TD de droit de Assas. Je l’avais draguée comme un fou mais y’avait rien eu à faire, elle rigolait, se laissait frotter un peu et se barrait toujours au moment où je croyais que c’était bon. Je restais comme un con avec ma bite sous le bras ! Enervé il était le Batdaf !

Et puis bien sûr suivant le vieux principe qui veut qu’on aime toujours plus ce qu’on n’obtient pas , je m’étais un peu amouraché… Je vais pas te dire que j’étais transi d’amour, mais elle me plaisait et je m’imaginais bien avoir une vraie histoire avec elle. Par gloriole, parce que j’ai toujours eu une grande gueule et une sainte horreur de me faire envoyer chier, je lui avais souvent dit « toi de toute façon je t’aurai un jour… » mais en fait ce n’étaient que des mots, histoire de garder l’air malin du mec sûr de lui qui a le temps.

On avait fini par se perdre un peu de vue et puis un jour, je ne sais plus comment on se retrouve. Elle est toujours aussi belle, mais elle a quitté son mec et semble un peu paumée, en recherche d’une autre vie (elle était devenue inspecteur des impôts). Du coup je la sors, on passe de bonnes soirées ensemble, je lui raconte ce qu’est devenue ma vie, que je trafique la came en gros, elle me dit qu’elle aime la coke, en prend de temps en temps avec des copains et qu’elle connaît un mec qui est steward et qui ramène régulièrement dans ses bagages un kilo de superbe came colombienne… moi évidemment ça m’intéresse, je demande à goûter et je tombe sur un matos extraordinaire, un truc que j’ai rarement vu. Même pour la prendre moi je suis obligé de la couper tellement elle cogne.

Je demande à Christine si ce mec est un bon ami et elle me répond que c’est juste une connaissance. J’insiste en lui demandant si elle serait vraiment triste s’il se faisait piner, elle me répond qu’elle n’en a rien à foutre si ça ne lui apporte pas de problèmes. Donc je décide d’embrouiller le lascar… Les mecs qui jouent les malins à faire un boulot qu’est pas le leur faut bien qu’ils s’attendent à se faire mettre par ceux dont c’est le bise !

Elle le fréquentait en boîte où il refourguait sa came au détail en se prenant un peu pour un caïd. On se débrouille pour que je le rencontre avec elle « par hasard » et je fais ami-ami avec le gus… bien sûr elle me présente comme un mec qu’elle connaît « comme-ça, sans plus » et on fait en sorte qu’elle dégage et que l’autre nous voie plus ensemble. Le mec je l’embrouille bien, je fais briller la monnaie, je le sors dans des endroits de voyous, je prends des grands airs mystérieux et je réponds à ses questions avec des silences lourds de sous-entendus. Il s’en prend plein les mirettes le couillon… ça dure environ deux mois le numéro d’épate. Je lui laisse entendre que je peux lui écouler beaucoup de marchandise, qu’un kilo c’est pas assez que normalement je traite pas en dessous de cinq, mais que pour une première fois, histoire de lancer de truc je veux bien essayer sur une petite quantité, mais il faut qu’il m’apporte toute sa dope d’un coup… bien entendu je marchande un peu le prix, histoire de le mettre en confiance. Et on convient que lors de son prochain voyage il doit me rapporter tout ce qu’il fait passer. Pour me contacter (évidemment il n’a aucun vrai moyen de remonter jusqu’à moi) il doit remettre une enveloppe vide, adressée à « Pierre », au loufiat d’un bar que je lui indique, quand je serai prévenu c’est moi qui le rappellerai chez lui pour lui filer le rendez-vous pour l’échange. On convient d’avance de se retrouver sur une espèce de terrain vague à Nanterre.

Bon comme t’es pas couillon, en tout cas certainement moins que lui, tu te doutes bien de ce qui s’est passé… Le jour du rendez-vous j’y suis allé avec un ami et un peu d’artillerie. Bien sûr on s’était mis en planque une heure avant le rencart pour s’assurer qu’il venait bien seul et sans les poulets. On l’a laissé arriver, mariner gentiment pendant une demi-heure pour bien s’affranchir que personne s’amenait derrière et comme y’avait pas les portables à l’époque et pas de cabines téléphoniques sur les terrains vagues on était sûr qu’il risquait pas d’appeler au secours… Et puis on a déboulé, on a fait semblant de conclure l’affaire pour s’assurer qu’il avait bien le matos sur lui et au moment de payer, il a eu une mauvaise surprise… y’avait pas de pognon pour sa gueule ! On est reparti tranquillement après lui avoir taxé ses clés de voiture, et démerde toi pour rentrer à pied fils…

Après il pouvait me chercher autant qu’il voulait… j’avais bien emmêlé les fils pour me remonter ! Il l’a eu dans le cul ! C’est pas bien tu trouves ? Mais trafiquer la came c’est pas beau non plus ! Dans le mitan on a une formule qui dit « entre enculés y’a pas de doublure »… ça signifie que quand tu fréquentes de mauvaises gens, il faut t’attendre à ce qu’ils se conduisent mal… Tu te souviens de la chanson du grand Jacques « Faut pas jouer les riches quand t’as pas le sou… » ben là c’est pareil, faut pas jouer au narco-trafiquant quand t’es un cave !

Elle est pas belle la vie ?

 

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