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La bûche


Si vous avez un enfant, si vous lui faites prendre des cours de musique, si le professeur vous dit "Pitié, reprenez-le, il ne sera jamais musicien, n’insistez pas!", alors soyez sûr qu’il deviendra quelqu’un.

C’est en tout cas ce qui est arrivé à Lester William Polfuss, dit Les Paul.

Il faut dire que c’était du piano. Pfff… Allez demander à Stradivarius de jouer de l’harmonica, aussi…

Bref, Les Paul passe très vite à la guitare, et devient semi-professionnel avant même d’être majeur.

Seulement voilà, il n’est pas content des guitares électriques de l’époque. Il faut dire que nous sommes dans les années 30, et que le heavy metal n’est pas encore à la mode. Les guitares "électriques", en ce temps-là, en fait ce sont des guitares normales sur lesquelles on a mis un amplificateur. La caisse de résonance, bien utile sur une guitare acoustique, donne un son complètement pourri une fois amplifié, et produit du larsen. Comme Les Paul n’a pas beaucoup d’argent, ce n’est même pas du larsen rupin (© Renaud), c’est vous dire si c’est mauvais.

Les a entendu parler du concept des guitares "solidbody", qui comme leur nom l’indique plus ou moins, n’ont pas de caisse de résonance, bref, sont solides et pas creuses. C’est comme avec les huîtres, y’a les plates et les creuses, Les Paul, lui, préfère les plates.

Il décide donc de ne pas se laisser abattre, s’enferme sans son atelier, bricole dans tous les sens, et hop, il invente une bûche.

C’est comme ça qu’il l’appelle, en tout cas.

Un bout de bois, un manche de guitare, des amplifications, et tant qu’à faire,  il en profite pour inventer le vibrato, parce que deux inventions, c’est toujours mieux qu’une.

Il va donc chez Gibson avec sa bûche sous le bras, et chez Gibson, ils n’y connaissent rien en bois, et ils déclarent "ce n’est rien d’autre qu’un manche à balai avec un micro dessus!"

Un manche à balai… Ainsi donc, tous ceux qui comme moi ont mimé des solos de guitare sur des balais ont en fait rendu hommage à ce créateur de génie!

Ah ouais, parce qu’on avait l’air fins, tiens, sinon, à nous éclater sur les solos de tous nos guitar heroes. Allez, avouez-le, vous aussi, vous avez succombé aux sirènes électriques…

Les Paul, il disait qu’avec sa guitare, on pouvait jouer une note, aller déjeûner, revenir, et la note elle jouait toujours. A l’époque, on voyait pas trop l’intérêt, mais je peux vous garantir que dans les années 60-70, y’ a pas mal de monde qu’a trouvé ça bien pratique pour faire un solo d’un quart d’heure. A grands coups de vibrato, on en a eu, des notes bien plaintives, s’étirant jusqu’à l’agonie… Ah, comme c’était bon…

Enfin, bref.

Pour se remettre de son échec, et pour occuper son temps libre, Les Paul invente le magnétophone multipistes, en se disant que c’est peut-être plus porteur que le bois.

Puis, en 1948, il a un grave accident de voiture. De là à dire qu’en hommage au directeur de Gibson, il a confondu le frein à main avec le clignotant, il n’y a qu’un pas, que je ne franchirai évidemment pas, non mais pour qui me prenez-vous?

Là, pas de bol, on est obligé de lui brocher (et donc bloquer) le bras gauche, ce qui est contrariant pour un guitariste. Il demande donc à ce qu’on lui bloque le bras à angle droit pour pouvoir continuer à jouer de la guitare! Ah, la passion, comme c’est touchant… Notez qu’il aurait pu aussi bien demander un bras bionique, ou un bras extensible, ou les mains d’Orlac, ou une main à 25 doigts, non, il est resté raisonnable, et devient une des premières célébrités à faire carrière avec un bras peu mobile, bien avant le docteur Folamour et Jamel Debbouze.

Il a un peu de succès dans la chansonnette américaine au début des années 50, et puis Gibson change d’avis et se dit qu’une guitare électrique, ça peut peut-être servir, et décide de commercialiser la Gibson "Les Paul". On notera l’exceptionnelle réactivité (une petite dizaine d’années à peine) de la firme. Le caractère visionnaire, aussi. La réactivité visionnaire, voilà le credo de toutes ces belles entreprises para-artistiques (c’est-à-dire qui se font du blé grâce à l’art, sans en faire)!

Mais je suis peut-être un peu moqueur. Après tout, au début des années 50, on pouvait encore croire qu’il n’y avait aucun potentiel commercial pour une guitare électrique…

 Cependant, en 1960, Gibson décide d’arrêter la production. Ca ne doit pas être assez rentable… Seulement voilà, la guitare électrique, il commence à y avoir des gens qui s’en servent, et très vite, cela s’emballe, et v’là-ti-pas que tout le monde veut la gratte de Clapton, parce que c’est super pour emballer les minettes. Et les Les Paul d’occasion se vendent pour des fortunes, au nez et à la barbe de Gibson.

En 1968, donc, la firme réagit, et recommence à fabriquer des Les Paul et à se faire plein de sous (et  à en donner pas mal à notre ami guitaristo-inventeur). La réactivité visionnaire, je vous dis, il n’y a que ça de vrai…

Les Paul, galvanisé, en profite pour donner des leçons de guitare à Jimi Hendrix. Mais celui-ci n’y comprend rien, et préfère faire du feu de bois avec ses bûches, prouvant ainsi son ingratitude extrême…

Et voilà.

C’est ainsi que Les Paul entra dans la légende. 

Comme souvent chez les inventeurs de génie, l’objet est plus connu que le créateur. Pensez à Eugène Poubelle (eh oui), Marcel Téléviseur (bon, OK, c’est pas drôle), John Microsoft (oui, j’abuse, je sais) ou encore Marie-avait-un-petit-agneau-au-Curry (euh, là, c’est franchement lamentable, OK, je sors). Mais n’oublions pas pour autant le parcours de cet homme hors du commun, qui aura tout donné pour la Grande Cause de la Guitare Electrique. Et gardons en mémoire toutes ces belles bûches et leurs solos de manches à balai.

 

Or, donc, Les Paul est mort le 13 août 2009.

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